Extrait des « Géants de la rivière »






 

Chapitre 2

Les Sœurs Laperle

Samedi 02 septembre 1876, 16h00

 

Le cours tranquille de la rivière Yamaska se brisait sur la cascade, en face du moulin à farine et de la manufacture de laine. Puis, dans un filet d’eau découpé par les roches, elle s’enroulait autour de Saint-Hyacinthe qui fumait de ses cheminées d’usine et de ses maisons coquettes, grouillait de ses chevaux et de ses gens affairés.

 

 Le marché public, centre névralgique de la cité, attirait à lui le gros de la foule. On y discutait du prix trop élevé des denrées en ces temps de crise économique et de sécheresse. De la livre de beurre qui se vendait 25 sous; celle du bœuf à 10 sous; et des œufs, à 12 sous la douzaine. Bref, toujours trop cher pour la classe ouvrière.

 

Non loin de là, d’une épicerie bondée de la rue La Cascade, sortit un homme à la redingote démodée. Il tenait fièrement entre ses mains un sac de papier brun tamponné au nom de « Pagnuelo Frères, épiciers ». Il se fraya un chemin dans la foule et dépassa le bâtiment qui abritait le marché ainsi que l’hôtel de ville, puis il remonta jusqu’au parc central. Il longea la rue Girouard où les ormes et les érables toujours verdoyants étaient envahis par les corneilles. D’ailleurs, l’homme frappa dans ses mains et une nuée d’entre elles s’élevèrent vers le ciel.

 

Poursuivant son chemin, l’homme pressa le pas devant la pro-cathédrale, grande bâtisse rectangulaire de briques rouges et, plus loin, jeta un regard vers l’église de la paroisse. Aucune brise ne faisait onduler les branches des grands saules qui bordaient son parc.

 

Alors qu’il traversait la rue Girouard pour continuer vers l’ouest, une charrette à foin, tirée par deux chevaux de labour, souleva la terre desséchée de la rue. L’homme tenta de se protéger le visage de la main, mais il ne put empêcher la poussière d’envahir ses narines jusqu’à ses poumons. Il toussa un peu avant de reprendre sa route au-delà du monastère du Précieux-Sang, vers les maisons bourgeoises qui longeaient la rivière.

 

* * *

Si tu touches encore une fois à Vicky, je vais te faire manger toute une boîte de savon! 

 

En pointant un doigt vengeur, Anabelle avait surgi de derrière l’escalier donnant sur le jardin, ses jupons retroussés, et était prête à poursuivre sa sœur.

Je la toucherai si je veux, rétorqua Émilie, peu impressionnée par ces menaces, et de toute façon, tu n’en sauras rien puisque tu n’es pas là de la semaine! 

 

Anabelle se rua sur Émilie qui sauta par-dessus les haies de pivoines desséchées, esquiva le gros orme bicentenaire, éclaboussa de boue ses bottines dans la terre mouillée du potager, traversa les buissons de rosiers pourpres et roses et s’élança sur le muret qui séparait le jardin de la rivière. Elle savait que sa sœur, victime de la peur du vide, ne la suivrait pas aussi loin.

 

Vicky, la poupée au visage de porcelaine, au squelette de bois et de peau de mouton, avait été offerte à Anabelle pour son douzième anniversaire. Et malgré les origines allemandes du jouet habillé à la mode parisienne, Anabelle avait choisi de l’appeler Vicky, surnom de la première fille de la reine Victoria. Un prénom tout à fait approprié alors que la couronne d’Angleterre faisait rêver bien des fillettes.

 

Les cris des deux sœurs Laperle attirèrent l’attention de Monette, leur gouvernante, qui se lança à la poursuite des furies, un énorme couteau à la main.

 

Si vous n’arrêtez pas vos folies, je vais vous couper en tranches et vous rissoler pour le souper! 

 

Les sœurs Laperle étaient capables de se battre comme des garçons. Aussi, Anabelle, de grande stature, repoussait sans ménagement Émilie, petite et frêle, tandis que cette dernière couvrait sa sœur de coups de pied dans les tibias. Quand elles se disputaient ainsi, mieux valait ne pas s’interposer. Seule Monette pouvait séparer les belligérantes.

 

Née en 1858, dans les Antilles françaises, Monette avait été engagée par un marchand de rhum montréalais qui l’avait emmenée au Québec, alors qu’elle avait douze ans. Son caractère bouillant, voire incontrôlable, selon la femme du marchand, lui avait fait perdre son travail peu de temps après son arrivée. Monette avait alors erré quelques mois dans les rues de Montréal avant de se retrouver dans un orphelinat. Par chance, madame Laperle avait été invitée à visiter la charitable institution. Les religieuses en avaient aussitôt profité pour la supplier de prendre à son service la jeune fille comme gouvernante. Madame Laperle avait accepté, pensant ainsi sauver Monette d’un destin peu enviable.

 

 

Anabelle poursuivait toujours Émilie qui glapissait de bonheur:

À l’aide, la femme noire va nous manger! La femme noire va nous manger! Sauvez-nous quelqu’un!

Es ou tandé sa mwen di ou ! (1) menaça Monette, en créole.

 

Les sœurs et leur gouvernante couraient maintenant entre les pommiers plantés dans le fond du jardin. C’est alors qu’une silhouette en robe blanche apparut, flegmatique, dans l’ombre des érables rouges.

Monette, arrête de courir avec ce couteau, tu vas te blesser! Et vous les filles, voulez-vous bien cesser ce vacarme?

C’est que, maman, Monette veut nous manger! répondit Émilie, essoufflée.

Et bien qu’elle vous mange, rétorqua Zéphyrine, impassible. Enfin j’aurai la paix.

Vous n’y pensez pas maman, ajouta Anabelle, père serait très fâché.

 

Monette saisit Émilie par le bras et feignit de l’examiner :

Je n’en ferais pas un bien gros ragoût, madame. Elles ont les bras pas plus gros que des brindilles.

Eh bien, faites donc un bouillon avec les os et laissez-moi tranquille.

 

Monette et les filles éclatèrent d’un rire clair. Zéphyrine s’éloigna et son ombre se pencha sur les plants de haricots et de potirons. Puis, pour laisser la maîtresse de maison en paix comme elle l’avait demandé, les enfants et leur gouvernante rentrèrent à la maison.

[1] Revenez ici, où je vais vous faire ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse.






About Fabienne E. G. Cortes

Fabienne E. G. Cortes publie son premier roman, Les Géants de la rivière, aux Éditions Pierre Tisseyre, collection Conquêtes, en avril 2016.

Elles est l’animatrice de l’émission La Médiathèque à CogecoTV et travaille comme journaliste indépendante. Elle a été scénariste pour l’émission Ramdam à Télé-Québec.

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